Evaluations CM2 2012 : la Nièvre expérimente le bachotage réglementé.

samedi 7 janvier 2012
par  Moka63
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Rien ne sert de courir, il faut partir à point, nous dit l’adage...

La Nièvre et la tortue..

Certains inspecteurs nivernais ont décidé de prendre le destin de leurs écoles en main.

- Favoriseront-ils la scolarisation dès deux ans des élèves de milieux défavorisés ?
- Établiront-ils en CP ou classes d’éducation prioritaire des effectifs très allégés ?
- Doteront-ils chaque secteur d’un RASED complet et efficient ?
- Offriront-ils à tout enfant handicapé l’accompagnement auquel il a droit ?
- Renforceront-ils la formation initiale et continue des enseignants ?
- Favoriseront-ils la mise en place de pédagogies coopératives ?

Peut-être le souhaiteraient-ils, mais cela n’est malheureusement pas à l’ordre du jour...

Loin de s’attarder sur les effets néfastes des suppressions de postes, loin de se lamenter sur l’inadéquation démontrée des nouvelles évaluations nationales, ils ont décidé de se montrer volontaristes et efficients et de faire progresser les statistiques de réussite de leur circonscription à ce test.

En effet, les résultats de ces évaluations sont publics, et cet affichage n’est pas très valorisant pour la Nièvre. Ce département présente, d’année en année, des résultats légèrement inférieurs aux résultats nationaux en français, et plus sensiblement déficients en maths. Il dispute de plus avec l’Yonne la lanterne rouge de l’académie. (Résultats à relever en faisant varier les paramètres de lieu et de date sur le site ministériel 1)

Quel honneur ce serait pour la Nièvre d’afficher en 2012 un progrès incontestable à ces évaluations !

Il serait toutefois périlleux et aléatoire de laisser les enseignants bricoler dans leur coin face à un enjeu aussi décisif, mieux vaut donc leur donner des consignes claires, et instaurer un vrai planning de bachotage organisé.

Note de service.

Voici donc un extrait de la note de service MPC/MN-11-12-0051, envoyée le 4 janvier 2012 dans les écoles de la Circonscription de
Clamecy-Val de Loire, par leur inspectrice :

« La sécurisation des parcours et la poursuite des compétences
acquises depuis 2008.

Je vous propose de vous appuyer sur les savoir-faire que vous avez développés
depuis l’avènement des évaluations CM2 en proposant à vos élèves des prétests.

En effet, placées en janvier, les évaluations CM2 permettaient de mettre en place
des aides ciblées, aide personnalisée, stage de remise à niveau, différenciation
pédagogique ou reprise de notions carencées pour tout le groupe classe.

Comme je l’ai évoqué à plusieurs reprises durant les réunions de directeurs ou
les animations pédagogiques, certains élèves peuvent être gênés par des
épreuves en temps limité, stressés par le protocole voire perturbés par des
consignes différentes de celles habituellement usitées dans la classe.

Cette passation aura de plus l’avantage de préparer les élèves à ce type
d’épreuves.

Janvier 2012 : passation des pré-tests qui permettront d’avoir une photographie
de la classe à ce moment de l’année. Vous utiliserez les protocoles de janvier
2011. »

Les résultats ne sont pas à faire remonter, mais à collecter et analyser au niveau de chaque école à partir d’un fichier Open office fourni, et à transmettre aux parents.

Suit un calendrier prévoyant :
- « Février 2012 : mise en place des
différentes aides en fonction de l’analyse des résultats des évaluations CM2
- Mai 2012 : du 21 au 25 évaluations nationales CM2. Les équipes enseignantes
pourront ainsi mesurer la marge de progrès depuis le mois de janvier »...

Selon le Syndicat SIEN de la Nièvre, les circonscriptions de Nevers-Sud Nivernais I, et II ont également reçu une note semblable. La circonscription de Château-Chinon/Nivernais Morvan semble avoir échappé à ces directives... Résistance passive de l’inspecteur concerné ? Simple retard d’envoi ?

Lecture commentée.

Novlangue.

Admirez tout d’abord la limpidité du titre :

« La sécurisation des parcours et la poursuite des compétences acquises depuis 2008... »

Instituer des « parcours sécurisés » est un objectif d’enseignement qui peut laisser rêveur : quel rapport peut-il bien y avoir entre cette notion de « parcours sécurisé » et la progression scolaire d’un élève, la complexité de la réflexion pédagogique ? Cette interrogation n’est pas levée par les directives qui sont données par la suite.

Le titre s’achève avec tout le lyrisme de la novlangue actuellement en vogue : « ... et la poursuite des compétences acquises depuis 2008. » Sans doute, ce message a-t-il été rédigé dans les remous de ces périodes festives... Mais de quelle manière doit-on poursuivre des compétences, surtout si on les a déjà acquises ?

Et de quelles compétences parle-t-on ? Celles de l’enseignant qui saura faire réussir ses élèves aux évaluations nationales, ou celles des élèves qui se sont succédés en CM2 depuis l’instauration de ces tests ?

Savoir-faire.

La phrase suivante est également fort intéressante : il est demandé aux enseignants de s’« appuyer sur les savoir-faire [qu’ils ont] développés depuis l’avènement des évaluations CM2... »

Voici une allégation qu’il est urgent de réfuter absolument. Exit notre métier de professeur des écoles, cette capacité à prendre charge chaque classe, chaque élève dans toute son épaisseur, sa complexité humaine. Voici notre profession réduite à un simple empilement de « savoir-faire », notamment ceux que l’on aura développés grâce à « l’avènement » de ce non-sens statistique et pédagogique : les nouvelles évaluations nationales.

La fin de la phrase résonne comme un coup de cymbale : cet appui s’assurera : « en proposant [aux] élèves des prétests », c’est-à-dire leur faire subir en janvier les épreuves des évaluations nationales du cru 2011, pour anticiper les épreuves de mai 2012.

Double peine.

La justification donnée à l’instauration de cette double peine pour les élèves et pour les enseignants peut sembler étrange :
« Certains élèves peuvent être gênés par des épreuves en temps limité, stressés par le protocole, voire perturbés par des consignes différentes de celles habituellement usitées dans la classe. » Cette lucidité soudaine face aux effets nocifs de ce dispositif inutile conduit pourtant à une décision inattendue : puisque ces épreuves sont stressantes et perturbantes, il est donc urgent d’en imposer la multiplication...

Aides ?

Les aides préconisées suite à ces « prétests » s’apparentent à une vision tout aussi décalée de l’enseignement : comme s’il fallait attendre la moitié de l’année de CM2 pour savoir quels élèves ont besoin d’aide.

Ce repérage se fait généralement bien en amont dans leur scolarité.

La plupart du temps, une aide effective a été mise en place pour ces élèves tout au long de leur parcours. Ce soutien a eu lieu dans la classe et, dans la mesure du possible, en lien avec le RASED. A défaut, on peut parier que ces élèves auront subi de multiples séances de pseudo "aide personnalisée"

Quel mépris de vouloir faire croire que quelques jours de stage de "remise à niveau", quelques heures supplémentaires "d’aide personnalisée" suffiront à résoudre les problèmes qui persistent malgré tout...

Mais, ne le cachons pas, cette stratégie peut se révéler payante : une bonne partie des évaluations nationales, notamment en maths, est reproduite à l’identique d’une année à l’autre. Pourquoi, d’ailleurs, ne pas commencer l’entraînement chronométré dès le début de l’année ?

Teach to test.

Le problème, c’est qu’outre les effets stressants et perturbants de ces évaluations, celles-ci n’améliorent en rien les acquisitions scolaires des élèves.

Cela a été démontré aux USA, « en avance » sur la libéralisation et l’évaluation chiffrée des écoles. Les effets néfastes de cette politique ont été dénoncés par Mme Ravitch, ancienne ministre de l’Éducation Nationale de M. Bush.

Cette dame avait d’abord fermement soutenu et contribué à instaurer dans son pays cette culture de l’évaluation, assortie d’obligation de résultats. Elle partageait alors la conviction qui fleurit chez nos gouvernants actuels, que c’est le seul moyen de rendre le système éducatif efficace et performant.

Mais cette dame a eu l’honnêteté de faire le bilan de ce choix politique, et de reconnaître que celui-ci s’est révélé plutôt désastreux. Parmi les aspects contre-productifs de cette évaluationnite, notre chercheuse a relevé la déplorable tendance à « teach to test », enseigner juste pour les tests, qui était apparue dans les écoles.

Le fait d’être évalués sur les résultats des élèves incite les établissements à réduire les enseignements des matières non testées. De plus, les cours s’arrêtent très tôt dans l’année pour laisser place à un entraînement intensif à des QCM...

Toute cette accumulation de stress ne donne pas pour autant aux élèves américains de meilleurs acquis scolaires, même dans les matières testées. L’évolution générale de leur niveau moyen réel est plutôt en baisse. (Lire les détails de cette analyse ici.)

Malhonnêtes...

Nous avons reçu, l’an dernier, sur ce site, en réponse à un billet polémique sur l’invalidité fondamentale des évaluations nationales CE1, quelques commentaires outrés (2). Nous étions, selon certains lecteurs, de mauvaise foi, malhonnêtes, incapables de cerner l’usage positif que l’on pouvait faire de ces épreuves.

Nous ne réfutons pas cette remarque : il est possible de faire du travail acceptable avec de mauvais outils, d’atténuer le stress, d’adapter les conditions de passation, et de tirer quelques renseignements de ces épreuves.

Mais c’est refuser de voir les objectifs réels de ce dispositif qui vise à :
- privilégier pour la gestion de l’école des paramètres quantifiables même s’ils sont sans valeur scientifique aucune ;
- orienter l’action des professeurs des écoles, non vers le développement des élèves et de leurs acquis réels, mais vers une augmentation du pourcentage final de réussite que leur classe obtiendra à ces épreuves spécifiques.

De plus, ces chiffres ne sont au final qu’un prétexte pour se donner une apparence de rigueur et justifier la politique en cours.

Bien sûr que la plupart des maîtres et maîtresses tenteront de maintenir tout de même une action pédagogique plus riche. Mais leur action ne sera plus observée que par le prisme des taux de réussite à ces épreuves. Peu importent l’inadéquation, le manque de rigueur, la disparité d’application des nouvelles évaluations nationales dans les écoles (3). Peu importe la médiocre valeur statistique de ces chiffres, qui a obligé le ministère à lisser les résultats en 2010 pour les mettre en cohérence avec ceux de 2009 (4)...

L’existence même de ces chiffres se suffit à elle-même. S’ils sont mauvais, ce sera facile de l’imputer à l’incompétence crasse des enseignants. S’ils progressent, on pourra se féliciter de la réussite du gouvernement en matière éducative, ce que M. Chatel s’est empressé de faire en 2011 (5), (6).

Ne doutons pas que les résultats de 2012 seront encore meilleurs. Ainsi, le département de la Nièvre, doté d’inspecteurs prévoyants, devrait se trouver en pointe dans le palmarès des départements dès cette année !

Mais nous marchons à grands pas vers un type de gestion dont les conséquences négatives sont malheureusement en action dans les pays qui ont fait ces choix avant nous : aux USA, nous l’avons vu, mais aussi en Angleterre (7).

L’UMP prévoit en effet, dans un prochain mandat présidentiel éventuel, de publier ces résultats école par école (8).


A lire aussi :

Evaluations nationales : les bornes en goguette.
La politique du chiffre ? Mais de quel chiffre ?

Vie et mort du système scolaire américain : comment l’évaluation et le libre-choix sapent l’éducation. Revirement et témoignage Mme Ravitch, ex-Ministre américaine qui a contribué à la mise en place de l’évaluationite et de la privatisation de l’éducation au USA, et qui en dénonce aujourd’hui les effets néfastes.

Evaluations nationales : le coup de grâce ?


Commentaires  (fermé)

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lundi 9 janvier 2012 à 20h50 - par  Moka63

Merci de ton passage, Jeanne, et de ton message...

Toute la question face à ces évaluations, face au fichage, c’est qu’on a du mal à prendre la mesure de l’ampleur des changements imposés : on croit qu’on va pouvoir continuer à préserver, chacun dans sa classe les valeurs qui nous portent. Qu’il suffit de faire le dos rond, d’attendre que ça passe. Mais ce qui se met en place, c’est une mutation fondamentale de l’école, et dont les effets néfastes sont déjà démontrés.

Il faut vraiment lire l’article de Mme Ravitch, et gripper définitivement ce processus, en refusant d’y prendre part.

C’est cette tornade-là qu’il est urgent de faire lever.

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lundi 9 janvier 2012 à 10h35 - par  Jeanne Curallucci de Peretti

Le DE LA Moka nouveau est arrivé et je l’ai dégusté.
Pour en revenir à la pré -préparation des tests de C.M 2 ces inspecteurs ne font qu’officialiser ce qui se faisait en toute discrétion dans les classes. Nombre de nos collègues ont ce genre de pratiques car ils ont intériorisé le nouveau classement, dans nos institutions, pour devenir des fonctionnaires qui fonctionnent ... bien !
Je crois bien maintenant que les cohortes d’élèves de C.E.1 vont subir le même sort. Vivement que l’on habitue les maternelles , ce sera du temps de gagner pour tous ces bons profs.
Je crois que le temps de l’ironie est passé et qu’il faudrait telle l’image du chêne ,qu’une forte tempête arrive pour que tous ces bons profs se déracinent et revisitent les fondamentaux de l’empathie, de l’accompagnement...bref de quelques valeurs qui font la beauté de notre métier.
à te lire voire te relire je t’embrasse bien fort .Jeanne( mot de passe La HItte)