Ecole maternelle : fais-moi une phrase correcte !!

mercredi 19 mai 2010
par moka
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Programmes "courts".

Retour sur les programmes 2008 en maternelle. (*)

Au moment où ils ont été publiés, les programmes 2008 de l’école ont été vantés par M. Darcos pour leur clarté et leur concision : le ministre de l’Éducation Nationale de l’époque se félicitait de présenter des programmes "bien plus courts que les précédents puisqu’ils comportent un total de 36 pages au format du Bulletin officiel, contre 104 pages précédemment."

Il soulignait spécifiquement la "très forte cohérence donnée aux programmes de l’école maternelle", se basant notamment sur le rapport remis par M. Bentolila sur l’apprentissage du vocabulaire. (*)

On se rappelle les critiques précises, argumentées et surtout inédites que ces textes ont soulevé. C’est tout de même la première fois que de nouveaux programmes étaient critiqués vertement par deux des prédécesseurs du Ministre en exercice (*). Il s’est trouvé d’anciens Recteurs (*), des Inspecteurs de l’Education Nationale (*), pour s’exprimer publiquement contre ce changement général d’état d’esprit imposé à l’école.

Produire des phrases correctes.

La question qui se pose quotidiennement à nous, enseignants, est l’utilisation pratique de ces directives. Selon M. Darcos, "ils ont été conçus pour pouvoir être lus aussi par les parents d’élèves, y compris les moins rôdés à la lecture de textes officiels." Mais est-ce qu’on simplifie forcément lorsque l’on fait plus court ? Est-on réellement plus clair lorsqu’on fait l’économie des définitions précises des objectifs à atteindre ?

Philippe Boisseau, Inspecteur de l’Education Nationale revient dans le "Café pédagogique" (*) sur ces directives appliquées depuis 2008 en maternelle dans ce domaine d’apprentissage fondamental pour les jeunes enfants : le langage.

S’il trouve quelques qualités aux deux pages de programmation qui décrivent la répartition et les étapes d’apprentissage sur les trois ans de maternelle, il relève pourtant l’imprécision des objectifs qui peut mettre en difficulté les professionnels... et nuire à leurs élèves.

A l’école maternelle, un des enjeux majeurs est d’améliorer et d’enrichir les capacités langagières des enfants. Objectif de toujours, et qui n’est pas ici remis en cause. Pour savoir bien parler, tout le monde sera d’accord, il faut avoir un minimum de vocabulaire, et apprendre à construire correctement son propos. Une progressivité est donc mise en place et décrite pour cet apprentissage.

Il est en effet recommandé aux enseignants d’apprendre aux enfants :
- en PS : à "produire des phrases correctes, même très courtes. "
- en MS : à "produire des phrases de plus en plus longues, correctement construites."
- en GS : à "produire des phrases complexes, correctement construites." (*)

Tout cela est parfaitement compréhensible par le commun des mortels, et l’on est tenté d’applaudir, mais l’enseignant(e) préparant sa classe risque de se trouver un peu perplexe :
- en fait, qu’est-ce qu’une "phrase correcte" ?
- et comment amener les enfants à progresser dans leur aptitude à en produire ?

On voit que les choses semblent tout à coup plus complexes, et que l’enseignant(e) armé(e) uniquement de son Bulletin Officiel et à partir de 2011, dramatiquement peu formé(e) en pédagogie sera bien embarrassé(e) pour y répondre et surtout construire correctement une situation d’apprentissage.

« On a été à la montagne. »

Eveline Charmeux, professeur honoraire de l’IUFM de Toulouse, chercheur associé à l’INRP durant vingt-cinq ans, auteur de nombreux ouvrages sur la didactique de la langue maternelle et la lecture revient sur cette notion de "phrase correcte", et reprend une séquence observée dans une classe de Grande section :

C’était le fameux entretien du lundi matin. La maîtresse (Grande Section) demande d’un ton enjoué :
- Alors les enfants, qui me raconte ce que vous avez fait hier ?

Une petite voix s’élève timidement :
- Nous, on a été à la montagne.
- Voyons, dit la maîtresse, il ne faut pas dire "on" : nous sommes allés à la montagne !! Répète !

Silence de la petite voix que l’on n’entend plus de toute la séance, laquelle continue quelques temps, assez péniblement : les paroles des enfants donnent un peu l’impression d’être obtenues aux forceps. Au bout de ce temps, on entend alors la maîtresse dire d’une voix légèrement agacée :
- Bon ! qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ?

La première qui fut surprise, quand elle a entendu l’enregistrement, fut bien sûr la maîtresse, qui n’avait absolument pas eu conscience de ce qu’elle avait dit. (*).

Transposé à la vie quotidienne, ce type d’exigence donnerait des dialogues un peu étranges, Jean‑Pierre Kerloc’h imagine ainsi deux situations de vie quotidienne, saisies par cette urgente obligation de "produire des phrases correctes" :

Et un demi, un !

Imaginons un peu que notre boucher, notre boulanger ou notre marchand de légumes se mette, lui aussi, à exiger des phrases faites au moule, en réponse à ses questions. Chez le boucher, on pourrait entendre des dialogues du genre suivant :

- Le boucher : Le beefsteak, je vous le coupe dans quoi ?
- Le client : Dans la bavette.
- Faites une phrase.
- Je voudrais un beefsteak coupé dans la bavette.
- C’est bien, je vous coupe un beefsteak dans la bavette.

Avec un petit effort, on pourrait même assister à de petites saynètes allant encore plus loin dans l’absurde.

Entrons au Café du Commerce et prêtons l’oreille.

- Le garçon : Qu’est-ce que je vous sers ?
- Le client : Un demi.
- Je veux une phrase.
- Je désire qu’on me serve un demi.
- Il ne faut pas dire « ON ».
- Je désire que vous me serviez un demi.
- Vous désirez que je vous serve un demi. Mais un demi de quoi ?
- Je désire que vous me serviez un demi de bière allemande blonde à la pression, titrant 6 degrés alcooliques.
- Il manque un petit mot.
- Je désire que vous me serviez un demi de bière allemande blonde à la pression, titrant 6 degrés alcooliques, s’il vous plaît.
- Bonne réponse. Et un demi, un ! (ibid.).

(ouvrage collectif « et l’oral alors ? » publié en 95 par l’INRP, et malheureusement épuisé (*).

On le voit, la définition d’une "phrase correcte" est loin d’être simple et immédiate, et le "bon sens", si cher à notre ancien Ministre, s’y perd.

Elle fermait bien sa porte pour que le renard ne rentrât pas.

Pour revenir aux séances de langage en maternelle, M. Boisseau propose l’exemple suivant :

Pour raconter "La petite poule rousse", un enfant de MS, utilisera spontanément ce type de construction :
- Elle fermait bien sa porte pour.. pour qui.. pour.. Comme ça, i pouvait pas rentrer, le renard. (1)

Si on lui suggère la phrase :
- Elle fermait bien sa porte pour qu’i(l) (ne) rentre pas, le renard. (2) -> l’élève s’en empare, le plus souvent sans même qu’on ait besoin de l’y inciter.

Si, par contre, pour faire plus "correct", on lui propose la phrase écrite correspondante :
- Elle fermait bien sa porte pour que le renard ne rentre pas. (3) -> il est, à ce moment de son développement langagier, totalement incapable de l’utiliser.

A noter que la forme (3) ne deviendra vraiment "correcte" qu’avec un imparfait du subjonctif :
- Elle fermait bien sa porte pour que le renard ne rentrât pas[...]

On peut également choisir d’inculquer à l’oral les formes de l’écrit, en particulier les "déclaratives simples" à sujets nominaux :
- La petite poule fermait bien sa porte.
- Le renard ne pouvait pas rentrer (5).

Mais, ce faisant, on ferme l’accès des enfants aux formes complexes.

Tout cela peut sembler bien technique et sans grande importance, mais la conclusion fait tout de même froid dans le dos.

Il existe des manières de mener des séances de langage en maternelle qui "ferment l’accès des enfants aux formes complexes."

Qui produisent l’effet contraire à celui recherché. Ce qui ne prête pas à sourire.

Non-assistance à enfants en danger...

Il ne s’agit donc pas seulement de directives floues et peu efficaces. Ces textes sont potentiellement dangereux pour les enfants. Mme Charmeux le souligne de façon très nette :

...Si je suis si en colère contre ce texte, qui a de fortes chances d’être bien suivi (quand il s’agit de contrôler et d’imposer des règles, si fausses ou stupides soient-elles, plus d’un enseignant jubile !), c’est qu’il constitue, notamment à l’âge de ces petits d’école maternelle, un des plus grands dangers qui soient.

On sait depuis bien longtemps que le facteur n°1 de la réussite à l’école (comme ailleurs du reste) est le sentiment de "sécurité langagière". Un enfant que l’on a constamment repris dans sa manière de parler n’aura jamais ce sentiment. Il est donc dès l’école maternelle envoyé droit à l’échec, notamment ceux qui sont issus de milieux défavorisés culturellement.

On peut donc dire que ce texte officiel est une espèce de honte : non seulement, il repose sur des erreurs et des ignorances inadmissibles, mais il crée pour les petits des difficultés dont on voit mal comment on pourrait les débarrasser, surtout maintenant.

Je dis haut et fort qu’il faut boycotter ce texte, et refuser absolument d’effectuer ces caricatures sinistres "d’évaluations" en maternelle. Ici la désobéissance est un devoir : obéir serait de la non assistance à enfants en danger...

A lire aussi :

Évaluation du langage en fin de maternelle : un outil déséquilibré, de Philippe Boisseau, sur le site Café pédagogique.