Messieurs, la division porte ses fruits, continuons les "réformes".
Messieurs, je crois que nous pouvons légitimement être fiers de nous : toutes ces réformes sur l’école, sur la santé... on pouvait craindre le pire !
Mais finalement, nous avons presque tout fait passer. Sans révolte générale, sans raz de marée, sans révolution.
Anesthésie.
Leur anesthésie a été menée de main de maître.
Le pays paraît mûr pour le reconnaître : il faut être raisonnable, penser à la dette, cesser de vouloir hypothéquer l’avenir de nos enfants.
A force d’avoir été décliné sur tous les tons, dans tous les discours, notre dogme est devenu une évidence : nous n’avons pas le choix. La libéralisation est le seul modèle possible de nos jours, à moins de vouloir défendre l’ex-archipel du goulag.
Plus personne n’ergote vraiment quand nous leur annonçons que notre politique vise à améliorer l’efficacité de nos services publics. Plus personne ne répond quand nous déclarons que leur coût est démesuré pour la richesse générale du pays.
Nous avons réussi à leur faire croire que nous sommes pauvres. Que l’éducation et la protection sociale ne peuvent plus constituer des priorités politiques en 2010. Amusant quand on pense à l’état de la France au sortir de la guerre de 39-45... quand le conseil national de résistance s’est mis à l’ouvrage.
Le principal est fait.
Ils sont prêts à admettre que les bénéfices produits par leur travail n’ont plus à être utilisés pour le bien commun.
Le principe général de la fermeture nécessaire des classes et des hôpitaux ne les réveille plus que ponctuellement, quand ils sont directement concernés, ce qui ne fait, à chaque fois, qu’une poignée de familles.
Nous avons volé leur langage. Nous nous sommes approprié leurs mots : "modernité" ; "réforme" ; "progrès" ; "formation" ; "revalorisation" et les avons vidés de leur sens. Nous avons discrètement remplacé dans les discours : "égalité" par : "égalité des chances" et ils croient qu’on parle de la même chose.
Il faut les voir s’empêtrer dans leurs discours, se replier sur leur jargon syndical, empêchés de communiquer, empêchés de penser.
Et puis, il y a la branche intello, ceux qui imaginent qu’ils vont convaincre en pondant des dossiers de trente pages. Ceux qui brandissent les analyses des recettes de l’Etat, le coût de la défiscalisation, des heures supplémentaires exonérées de charge, du bouclier fiscal et autres baisses de TVA... Ils sont presque touchants, à vouloir passionner leurs contemporains sur les secrets de la bourse, les causes réelles de la crise, les effets de la libéralisation des marchés, les paradis fiscaux... Les gens sont calibrés pour des spots de 1mn30, personne ne comprend plus rien à une argumentation de plus d’une page, et ça nous arrange bien.
Syndicats.
Évidemment, il a fallu s’accommoder des syndicats de fonctionnaires.
Pour la santé, pas trop de problème, avec la réquisition d’office et le surmenage chronique, ils ne disent plus trop rien.
Mais les enseignants, il faut l’avouer, ça nous faisait un peu peur ! Ça fait du monde, quand même, des gens habitués à avoir leur mot à dire.
Mais ça a été plus facile qu’on ne pensait. Ce sont de grosses machines, ces syndicats. Et il y a de moins en moins de gens pour les faire fonctionner. Leurs responsables sont coupés du métier depuis des années. Les centrales sont très préoccupées de la gestion de leur propre appareil.
Il a suffit d’éviter de discuter sur le fond des réformes. Comme depuis 1905, les syndicats ne sont plus sensés s’occuper de politique, il a été facile de les obliger à négocier point par point, d’empêcher la jonction "de la maternelle à l’Université." Ca tombait bien, chaque profession, chaque niveau étant représenté par un syndicat différent.
Il a suffit de leur laisser croire qu’ils auraient la parole sur les détails, à condition de ne pas remettre en cause les principes généraux. Ça fait finalement des gens avec qui on a pu se montrer ferme.
Quant aux organisations plus revendicatives, nous avons pu les écarter en prétextant leur petitesse ou leur non représentativité. Ça a flatté les autres, et les a rendus plus dociles.
Évidemment, il reste les militants. Des gens qui ont du mal à exercer leur profession d’enseignant, de soignant, de juge, voire de gardien de la paix dans les conditions imposées par la restriction générale des budgets. Des personnels qui n’acceptent pas la philosophie générale du chiffre.
Pour eux, la réponse la plus efficace a été la soupape utile d’une action syndicale perlée, les manifestations ponctuelles.
Nous avons eu raison de pas craindre ces manifestations.
Même après les mobilisations record l’an passé, rien ne s’est passé. Les centrales syndicales, toutes à leurs négociations interprofessionnelles, ont "oublié" les utiliser comme de vrais leviers de négociation. Elles ne les ont pas insérées dans de véritables plans d’action. Il faut avouer qu’on n’en espérait pas tant...
Insoumis.
Évidemment, il reste un tout petit problème. Ce sont tous ces foyers d’insoumission, les collectifs parents-enseignants, le mouvement de résistance pédagogique des enseignants du primaire. On a commencé par vouloir taper fort, sanctionner, c’était une erreur. Ils en ont profité pour se faire connaître du grand public. Les évaluations CM2 leur ont donné une occasion inespérée de médiatisation, il faudra veiller à ce que cela ne se renouvelle pas. Le mieux est qu’on en les entende pas trop.
Il ne faudrait pas qu’ils aillent propager ces principes de désobéissance civile. Ce serait ennuyeux, si ce genre de mode d’action allait se répandre. Incontrôlable, insaisissable, ingérable.
Le pire serait qu’ils pensent à utiliser les temps de grève comme des temps ouverts pour la réflexion et la rencontre. Qu’ils en profitent pour promouvoir ce type d’action. Pour construire la convergence des mobilisations à partir de la base. Qu’ils finissent par contourner les partis, les syndicats. Qu’ils parviennent à les obliger à changer de fonctionnement.
Mais ça va.
Tant que les insoumis condamnent les grèves, que les syndicats condamnent les désobéissances, que tous critiquent les syndicats, ça nous fait une bonne base. Ça permet que chacun se dégoûte et reste bien sagement dans sa classe.
Comme ça, on pourra continuer à boucler ce qui reste : la réforme de la formation des maîtres, des lycées, et lancer les EPEP, poursuivre la saignée des personnels...
Après il faudra prévoir une petite pause, histoire que l’électeur moyen oublie un peu tout ça.
Et nous pourrons alors nous préparer sereinement pour les élections de 2012...
en exploitant le thème de la faillite de l’école persistante malgré toutes les réformes, par exemple ?


Commentaires