Messieurs, la division porte ses fruits, continuons les "réformes".

mercredi 31 mars 2010
par moka
popularité : 4%

Messieurs, je crois que nous pouvons légitimement être fiers de nous : toutes ces réformes sur l’école, sur la santé... on pouvait craindre le pire !

Mais finalement, nous avons presque tout fait passer. Sans révolte générale, sans raz de marée, sans révolution.

Anesthésie.

Leur anesthésie a été menée de main de maître.

Le pays paraît mûr pour le reconnaître : il faut être raisonnable, penser à la dette, cesser de vouloir hypothéquer l’avenir de nos enfants.

A force d’avoir été décliné sur tous les tons, dans tous les discours, notre dogme est devenu une évidence : nous n’avons pas le choix. La libéralisation est le seul modèle possible de nos jours, à moins de vouloir défendre l’ex-archipel du goulag.

Plus personne n’ergote vraiment quand nous leur annonçons que notre politique vise à améliorer l’efficacité de nos services publics. Plus personne ne répond quand nous déclarons que leur coût est démesuré pour la richesse générale du pays.

Nous avons réussi à leur faire croire que nous sommes pauvres. Que l’éducation et la protection sociale ne peuvent plus constituer des priorités politiques en 2010. Amusant quand on pense à l’état de la France au sortir de la guerre de 39-45... quand le conseil national de résistance s’est mis à l’ouvrage.

Le principal est fait.

Ils sont prêts à admettre que les bénéfices produits par leur travail n’ont plus à être utilisés pour le bien commun.

Le principe général de la fermeture nécessaire des classes et des hôpitaux ne les réveille plus que ponctuellement, quand ils sont directement concernés, ce qui ne fait, à chaque fois, qu’une poignée de familles.

Nous avons volé leur langage. Nous nous sommes approprié leurs mots : "modernité" ; "réforme" ; "progrès" ; "formation" ; "revalorisation" et les avons vidés de leur sens. Nous avons discrètement remplacé dans les discours : "égalité" par : "égalité des chances" et ils croient qu’on parle de la même chose.

Il faut les voir s’empêtrer dans leurs discours, se replier sur leur jargon syndical, empêchés de communiquer, empêchés de penser.

Et puis, il y a la branche intello, ceux qui imaginent qu’ils vont convaincre en pondant des dossiers de trente pages. Ceux qui brandissent les analyses des recettes de l’Etat, le coût de la défiscalisation, des heures supplémentaires exonérées de charge, du bouclier fiscal et autres baisses de TVA... Ils sont presque touchants, à vouloir passionner leurs contemporains sur les secrets de la bourse, les causes réelles de la crise, les effets de la libéralisation des marchés, les paradis fiscaux... Les gens sont calibrés pour des spots de 1mn30, personne ne comprend plus rien à une argumentation de plus d’une page, et ça nous arrange bien.

Syndicats.

Évidemment, il a fallu s’accommoder des syndicats de fonctionnaires.

Pour la santé, pas trop de problème, avec la réquisition d’office et le surmenage chronique, ils ne disent plus trop rien.

Mais les enseignants, il faut l’avouer, ça nous faisait un peu peur ! Ça fait du monde, quand même, des gens habitués à avoir leur mot à dire.

Mais ça a été plus facile qu’on ne pensait. Ce sont de grosses machines, ces syndicats. Et il y a de moins en moins de gens pour les faire fonctionner. Leurs responsables sont coupés du métier depuis des années. Les centrales sont très préoccupées de la gestion de leur propre appareil.

Il a suffit d’éviter de discuter sur le fond des réformes. Comme depuis 1905, les syndicats ne sont plus sensés s’occuper de politique, il a été facile de les obliger à négocier point par point, d’empêcher la jonction "de la maternelle à l’Université." Ca tombait bien, chaque profession, chaque niveau étant représenté par un syndicat différent.

Il a suffit de leur laisser croire qu’ils auraient la parole sur les détails, à condition de ne pas remettre en cause les principes généraux. Ça fait finalement des gens avec qui on a pu se montrer ferme.

Quant aux organisations plus revendicatives, nous avons pu les écarter en prétextant leur petitesse ou leur non représentativité. Ça a flatté les autres, et les a rendus plus dociles.

Évidemment, il reste les militants. Des gens qui ont du mal à exercer leur profession d’enseignant, de soignant, de juge, voire de gardien de la paix dans les conditions imposées par la restriction générale des budgets. Des personnels qui n’acceptent pas la philosophie générale du chiffre.

Pour eux, la réponse la plus efficace a été la soupape utile d’une action syndicale perlée, les manifestations ponctuelles.

Nous avons eu raison de pas craindre ces manifestations.

Même après les mobilisations record l’an passé, rien ne s’est passé. Les centrales syndicales, toutes à leurs négociations interprofessionnelles, ont "oublié" les utiliser comme de vrais leviers de négociation. Elles ne les ont pas insérées dans de véritables plans d’action. Il faut avouer qu’on n’en espérait pas tant...

Insoumis.

Évidemment, il reste un tout petit problème. Ce sont tous ces foyers d’insoumission, les collectifs parents-enseignants, le mouvement de résistance pédagogique des enseignants du primaire. On a commencé par vouloir taper fort, sanctionner, c’était une erreur. Ils en ont profité pour se faire connaître du grand public. Les évaluations CM2 leur ont donné une occasion inespérée de médiatisation, il faudra veiller à ce que cela ne se renouvelle pas. Le mieux est qu’on en les entende pas trop.

Il ne faudrait pas qu’ils aillent propager ces principes de désobéissance civile. Ce serait ennuyeux, si ce genre de mode d’action allait se répandre. Incontrôlable, insaisissable, ingérable.

Le pire serait qu’ils pensent à utiliser les temps de grève comme des temps ouverts pour la réflexion et la rencontre. Qu’ils en profitent pour promouvoir ce type d’action. Pour construire la convergence des mobilisations à partir de la base. Qu’ils finissent par contourner les partis, les syndicats. Qu’ils parviennent à les obliger à changer de fonctionnement.

Mais ça va.

Tant que les insoumis condamnent les grèves, que les syndicats condamnent les désobéissances, que tous critiquent les syndicats, ça nous fait une bonne base. Ça permet que chacun se dégoûte et reste bien sagement dans sa classe.

Comme ça, on pourra continuer à boucler ce qui reste : la réforme de la formation des maîtres, des lycées, et lancer les EPEP, poursuivre la saignée des personnels...

Après il faudra prévoir une petite pause, histoire que l’électeur moyen oublie un peu tout ça.

Et nous pourrons alors nous préparer sereinement pour les élections de 2012...

en exploitant le thème de la faillite de l’école persistante malgré toutes les réformes, par exemple ?


Commentaires

Logo de moka
mercredi 7 avril 2010 à 13h53, par  moka

Je pense que le malentendu est d’imaginer/de faire croire que les grèves perlées et manifestations ponctuelles suffisent à créer un rapport de force et obtenir un infléchissement politique. Ce n’est malheureusement pas le cas.

Mais ça permet tout de même de dire que nous ne sommes pas résignés.

Je ne crois pas que la bonne réponse soit de se taper les uns sur les autres. Ce n’est pas non plus de rester à ruminer tout seuls dans nos classes.

A nous de mettre à profit le temps "libéré" par les grèves, pour prendre contact avec d’autres personnels engagés dans les mêmes protestations, pour interpeller réellement les parents, pour faire connaître et développer les modes de résistance civile lancés par les enseignants résistants du primaire et d’autres avant eux. Pour discuter, réfléchir avec d’autres.

Logo de tchairaume
mardi 6 avril 2010 à 19h58, par  tchairaume

Merci pour cet article, c’est tout à fait comme ça que je vois les choses.

...sans parler des syndicats qui nous entraînent dans des journées de mobilisation générales, mois après mois, sans but précis. Je me demande à chaque fois qui ça arrange ! Les syndicats ? ils montrent alternativement leur puissance et leur impuissance ! Le gouvernement ? il fait parfois croire qu’il a entendu (mais sans rien changer) ou bien que le mouvement se marginalise ! Les personnels ? ils vont se défouler dans la rue, perdent une journée de salaire et se réveillent avec la gueule de bois !

En tout cas pour le gouvernement c’est gagnant à tous les coups et pour nous c’est toujours perdant !
Mais en fait ça nous amène à quoi une journée en septembre, une en octobre, une en novembre, une en décembre, une en... J’ai un peu l’impression que nous sommes manipulés par les syndicats et le gouvernement, même dans ces manifestations antigouvernementales !!!

...et effectivement comme le dit le dernier paragraphe, j’en suis à un tel point de dégoût, (là c’est de moi) que j’en viens à croire que tant qu’il n’y aura pas des mouvement puissants, sur la durée, on ne pourra pas arriver à grand chose

Logo de Marc J
mercredi 31 mars 2010 à 21h32, par  Marc J

Ce que je retiens, en plus du titre de ton article, c’est ça :
"Tant que les insoumis condamnent les grèves, que les syndicats condamnent les désobéissances, que tous critiquent les syndicats, ça nous fait une bonne base. Ça permet que chacun se dégoûte et reste bien sagement dans sa classe."
Parce que plongé en pleine tempête néo-libérale, et sans boussole politique, chacun devient l’adversaire de tous...
Comme je l’ai déjà écrit ailleurs, le "haro" sur les syndicats, ça ne me branche pas. On a sans doute mieux et plus urgent à faire.

Logo de Eric 63
mercredi 31 mars 2010 à 18h31, par  Eric 63

Il me semble que tout est dit ! Bravo Moka !
Effectivement il suffit de lire paragraphe 7 pour voir que tous les syndicats ne sont pas mis dans le même panier.

Mais il faut bien avouer quand même que si les choses prennent une vilaine tournure nous y sommes tous pour quelque chose. Il est évident que si une convergence venait à se mettre en place la donne ne serait plus la même !

Cela peut et même doit pouvoir se produire ! C’est à nous tous d’œuvrer.

Logo de moka
mercredi 31 mars 2010 à 18h10, par  moka

Hello Gérard...

Ce n’était pas l’idée, de disqualifier tout le monde. D’autant que les syndicats révolutionnaires se sont justement retrouvés sur la touche. Non, l’article cherchait bien à lancer une convergence des modes de luttes...

Et utiliser le temps donné par les "grèves perlées inefficaces" pour construire autre chose...

Logo de Gérard
mercredi 31 mars 2010 à 18h00, par  Gérard

Pas trop de nuances hélas dans cette diatribe anti-syndicaliste... hop, tous dans le même panier. Syndicats tous pourris ! Et bien non ! Un autre syndicalisme est possible, comme une autre école.
Oui à la résistance,
Oui à la désobéissance,
Pour une autre école émancipatrice
Pour une autre société.
Attention, la division porte ses fruits. Ne nous trompons pas d’ennemis !
Gérard, enseignant, résistant, désobéisseur, syndicaliste révolutionnaire.

Statistiques

Dernière mise à jour

mercredi 8 septembre 2010

Publication

522 Articles
Aucun album photo
Aucune brève
46 Sites Web
10 Auteurs

Visites

99 aujourd'hui
198 hier
34774 depuis le début
8 visiteurs actuellement connectés